Vitrail de 1900 
représentant  Godefroy de Bouillon 
On peut l'admirer au Beffroi de la ville de Boulogne sur mer.


et
ci-dessous
historique de Jacques MAHIEU

 racontant l'histoire de la Famille " BOUILLON "
de Boulogne sur.

Godefroy-de-Bouillon
et
l’Honneur de Boulogne

A la lecture des quatre feuilles intitulées Les Racines de Godefroy-de-Bouillon publiées en 1992, on s’aperçoit que les Frères des Ecoles Chrétiennes ont presque toujours été présents à Boulogne depuis 1710.
Cependant je ne relève aucun nom d’école, hormis ceux de Saint-Michel, Notre-Dame, Saint-Nicolas, Saint-François-de-Sales et Saint-Pierre en 1884 qui sont, en fait, les noms des paroisses où enseignaient, à ce moment-là, les 22 Frères établis dans la ville.

Ce n’est qu’en 1934, au moment où les Frères reviennent officiellement à Boulogne en habit, que l’école des Frères, sous l’impulsion de son directeur, le Frère Emile, adopte l’enseigne de Godefroy-de-Bouillon.


Mais pourquoi les Frères se sont-ils portés sur ce choix ?


Peut-être qu’une niche inexplorée des archives de l’école pourrait nous en donner l’explication. Mais, pour l’heure, nous n’en savons rien et nous sommes réduits à supputer ce qui a bien pu motiver ces religieux dont aucun n’était originaire de Boulogne.

Bien sûr, connaissant et enseignant l’histoire, les Frères ne pouvaient ignorer les prouesses de l’enfant du pays qu’était l’avoué du Saint Sépulcre. Nous pensons cependant qu’ils ont pu être influencés par la présence de l’école Sainte-Ide jouxtant le terrain sur lequel allait s’élever les murs de l’établissement Lassallien cher à notre cœur d’élève de jadis et d’amicaliste de maintenant.

Car, en effet, Ide de Lorraine, épouse du fameux Eustache « as grenons », comte de Boulogne, mère d’Eustache III, comte de Boulogne, de Godefroy de Boulogne, héritier du fief de Bouillon, chef de croisade, premier monarque de Jérusalem, et de Baudouin de Boulogne, comte d’Edesse et successeur de son frère sur le trône de la Ville Eternelle, ayant donné son nom à une école de filles, pouvait avoir suscité le nom de son fils le plus glorieux pour baptiser le nouvel établissement qui allait accueillir des garçons. (Les Mahieu firent partie des premiers effectifs : Robert, Emile puis René avant et pendant la guerre, Jacques, Gérard, Philippe, Jean-Emile, Michel, Stéphane après la guerre puis Jean-Baptiste, soit 10 au total).

A l’époque on disait qu’on allait à Godefroy-de-Bouillon, ou d’une manière plus réductrice, - nous dirons plus familière -, à Godefroy ou à Bouillon. C’est, qu’en effet, le nom était tellement répété qu’il en devenait commun entre nous. Cependant nous montrions fièrement notre appartenance. Pour les grandes occasions nous portions un uniforme : chemise blanche portant l’écusson au côté gauche de la poitrine, pantalon court bleu, chaussettes blanches et chaussures noires. Nous arpentions les rues de notre chère ville ainsi vêtus pour nous rendre, par exemple, au couvent de la Visitation.

Notre bel écusson montrant une étoile d’or sur fond d’azur (bleu), une barre transversale d’or portant trois ronds rouges, recouvrant en partie une croix de Jérusalem, rouge également, sur fond blanc, le tout posé sur un arrière fond bleu faisant ressortir en lettres d’or le nom de Godefroy en haut, ajouté de de Bouillon en bas et entouré d’un liseré rouge, attirait les regards et avivait la curiosité des passants.

Or, même s’il existe bien une place Godefroy-de-Bouillon (place de la mairie), même si l’effigie du preux chevalier apparaît dans un magnifique vitrail en la salle basse du beffroi, même si, pour un temps, son mannequin qu’on aurait pu croire sorti du musée Grévin, se tint majestueusement au pied de l’escalier de l’Hôtel de Ville, c’est surtout et seulement à notre école à laquelle on pense quand on évoque ce formidable nom. Car, en effet, c’est bien la configuration de l’établissement scolaire qui vient automatiquement à l’esprit et rarement l’image du personnage et encore moins les aspects pourtant glorieux de son histoire.

Aussi, au commencement d’une série d’articles dédiés au site de l’amicale Godefroy-de-Bouillon, il m’a semblé indispensable de célébrer les faits marquants de la vie de notre héros selon le
plan suivant : ses origines, son père, sa mère, ses frères, son oncle maternel, son éducation, son héritage, sa personnalité, sa croisade et ses exploits, son couronnement, sa mort, la reconnaissance de sa ville natale, un projet de monument.


I. Ses origines.

Godefroy avait des origines illustres. Il descendait de Charlemagne aussi bien du côté paternel que du côté maternel.

Côté paternel :

Son père Eustache II de Boulogne < Eustache Ier de Boulogne X Mathilde < Henri de Bruxelles < Lambert de Louvain X Gerberge < Charles, duc de Basse-Lorraine < Louis IV d’Outremer < Charles III le Simple < Louis II le Bègue < Charles le Chauve < Louis le Pieux fils de Charlemagne.

Côté maternel :

Sa mère Ide de Lorraine < Godefroy le Barbu, duc de Lorraine < Gozelon, duc de Basse-, puis de Haute-Lorraine < Godefroy le Captif < Gozlin < Cunégonde, elle-même arrière petite fille de Louis II le Bègue < Charles le Chauve < Louis le Pieux fils de Charlemagne.

II. Son père : Eustache « as Grenons ».

Fougueux, ardent, brave, aimant la guerre, généreux, magnifique, distingué, illustre, issu d’une noble dynastie (la race de Charlemagne), il est le personnage central d’un récit passionnant. Prince religieux et turbulent, vrai suzerain aimé de ses vassaux, chevalier sans peur, nourri d’une folle ambition.

Eustache II dit « as grenons », à cause de ses grandes moustaches, était un homme puissant bien que son comté fut de petite taille. Mais ne dit-on pas que les dimensions ne comptent pas quand un pays est ouvert à l’immensité de l’océan ? La force de cette minuscule contrée maritime résidait dans le fait qu’elle jouissait d’une position stratégique cruciale par rapport à l’Angleterre dont elle était la terre la plus proche de tout le continent, ce qui valait à son port de Wissant le privilège d’une grande activité de passage et qui, naturellement, provoquait la convoitise de ses voisines la Flandre et la Normandie. Ce « monarque » en puissance était tellement dominateur qu’il rivalisait avec leurs chefs, comte et duc, et qu’à l’intérieur de ses territoires qui s’étendaient de Oye à Etaples, en prince souverain, il régentait tout. Il battait monnaie, rendait justice, levait armée et police. Il était, en outre, nanti du pouvoir de vie et de mort sur ses sujets, du droit d’édifier des châteaux, de créer des fiefs et de mener sa propre politique. Il était aussi et surtout très ambitieux car il convoitait la couronne d’Angleterre dont le roi, qui allait mourir, n’avait pas de descendance. Pour ce, il n’hésita pas à épouser Goda (Godgifu) la sœur du souverain anglais, pourtant son aînée de vingt ans !

La Chronique Saxonne (Anglo-Saxon Chronicle) nous apprend qu’Eustache, comte de Boulogne, avait été excommunié par le pape Léon IX sous l’accusation d’inceste pour avoir épousé en première noce vers 1050, Goda la fille du roi saxon Aethelred et sœur d’Edouard le Confesseur qui par son ascendance avec Eadgifu, fille d’Edouard le Vieux, était sa cousine au troisième degré. Il n’est pas à douter qu’Eustache trouva un arrangement et fut absous car, en 1051, il rendit visite, en toute impunité à son royal beau-frère. En dot de ce mariage, le roi Aethelred avait donné à son beau-fils la terre de Wolknested dans la proximité de Godstone dans le Surrey.
Goda, beaucoup plus âgée qu’Eustache, mourut vers 1056. Veuf, le comte de Boulogne se remaria avec Ide de Lorraine.
En 1066, il fut l’un des artisans de la victoire d’Hastings sur le roi Harold.
Dans l’interprétation de la tapisserie de Bayeux qu’en fait Andrew Bridgeford, il semble même être le principal héros de la bataille car elle nous montre Boulogne et non la Normandie en tête de la charge fatale. Pour cet historien c’est Eustache qui tue Harold et c’est lui qui pourrait être le mécène de la tapisserie qui serait en fait la chronique secrète de la maison de Boulogne.
En récompense, Gillaumme le Conquérant le fieffa d’immenses domaines en Angleterre : 73 dans l’Essex où, à Ongar, se situait sa résidence, 17 dans le Herdfordshire, 10 dans le Suffolk, 9 dans le Sommerset, 7 dans le Norfolk, 7 dans le Cambridgeshire, 5 dans le Huntingdonshire, 4 dans le Dorset, 2 dans le Hampshire, 1 dans l’Oxfordshire, 1 dans le Northamptonshire et d’autres encore dans le Gloucestershire et le Wiltshire, domaines qui s’ajoutaient à ceux qu’il possédait antérieurement à Westerham et Boughton Aluph dans le Kent, et à ceux du Surrey : Godstone, Oxted et Wolknested. Les possessions anglaises du comte furent désormais connues sous le nom de Honneur de Boulogne (The Honor of Boulogne). D’après les précisions contenues dans le Domesday Book, Eustache était le 10ème plus grand propriétaire du royaume d’Angleterre.

S’il ne fait aucun doute qu’Eustache et ses troupes aient joué un rôle significatif dans le succès de Battle, il est non moins certain que sa flotte et ses marins, aguerris à la navigation du détroit, aient eux aussi, contribué à la réalisation du difficile transport de l’armée du Conquérant d’une rive à l’autre de la Manche et que, parlant un idiome voisin de celui des Saxons d’Angleterre, ils aient pu, par la suite, servir d’interprètes à l’aristocratie normande déjà romanisée.

Eustache était un homme légitimement ambitieux car, descendant de Charlemagne il jouissait d’un grand prestige et visait à occuper un trône digne de son rang. Il avait une forte personnalité, était séduisant, impressionnant, à la stature d’athlète, courageux, toujours en action, chevaleresque, martial. Guerrier impressionnant il exhibait sur son heaume des fanons de baleines pour intimider ses adversaires.

Né entre 1020 et 1025, il avait hérité vers 1047 du comté de Boulogne à la mort de son père Eustache Ier. Veuf de Goda d’Angleterre, décédée avant 1056, il avait épousé en 1057 en secondes noces, à l’apogée de sa puissance, Ide de Lorraine, fille de Godefroy le Barbu, dont il avait eu Eustache né vers 1058, Godefroy né vers 1060 et Baudouin né vers 1062.
En 1071, après l’avoir combattu (bataille de Cassel du 22.02.1071), il se rapproche du comte de Flandre, Robert le Frison. En 1075, il souscrit avec son frère Godefroy, évêque de Paris, à un diplôme du roi Philippe Ier, au sujet de l’église d’Aire. En 1078 il est cité dans une lettre du pape Grégoire VII. En 1081, on le voit signer un diplôme en faveur de l’église de Gand. En 1087, il figure parmi les survivants des acteurs de la conquête de l’Angleterre. Il n’est plus mentionné ensuite dans aucun document et l’on présume qu’il est mort vers 1088 à l’âge d’environ 65 ans. Il fut inhumé en l’église abbatiale de Saint-Wulmer à Samer, nécropole des comtes de Boulogne.

Il avait au moins deux frères : Godefroy qui sera évêque de Paris et chancelier du roi Philippe Ier, et Lambert, comte de Lens, qui mourra les armes à la main au siège de Lille en 1054.

III. Sa mère : Ide de Lorraine.

Fille de Godefroy le Barbu, duc de Basse-Lorraine et de Doda, elle était née vers 1040 au château de Bouillon. A la mort de sa mère, alors qu’elle était encore très jeune, elle fut placée et élevée dans un monastère où elle reçut une très bonne formation et où elle acquit une élogieuse réputation : elle est connue, en effet, pour être très pieuse et très vertueuse.
Son frère, Godefroy le Bossu, duc de Basse-Loraine, sans postérité, laissera son duché en héritage à son deuxième fils : Godefroy de Boulogne qui, en conséquence, s’appellera désormais Godefroy-de-Bouillon.
Elle quitte sa Lorraine natale quand elle se marie en 1057 avec Eustache II de Boulogne.
Discrète, réservée mais pieuse et très active, elle est un refuge ouvert aux faibles. A la mort de son père en 1069, elle hérite de nombreux domaines en Brabant tandis que son frère Godefroy le Bossu hérite du duché de Basse-Lorraine.
Elle procède à de nombreuses fondations tant en Angleterre, qu’en Boulonnais, en Brabant et en Lorraine. Dans son comté elle fonde un hôpital à Boulogne dédié à Sainte Catherine, l’abbaye N-D de la Capelle (Les Attaques) où sont exposées les reliques (cheveux) de la Sainte Vierge que lui a envoyé Alphonse roi des Asturies, le prieuré du Wast. Un peu partout dans ses terres boulonnaises elle érige de nouveaux bâtiments (comme la construction romane de la basilique de Boulogne), restaure ou reconstruit des églises, les dote d’ornements sacrés.
Elle fait de nombreuse donations par exemple : à N-D de Boulogne, l’abbaye Saint Wulmer, l’abbaye de Samer, l’abbaye d’Afflighem, l’abbaye de Saint Hubert, aux chanoines de Lens.

En 1093 elle est veuve déjà depuis quelques années. Sur son sceau de forme ovale elle est représentée debout, en habit de veuve, couverte d’un voile et d’un manteau semblable à ceux des religieuses de l’ordre de Saint Benoît. La légende porte : SIGILLUM IDAE BOLONIENSIUM COMITISSAE.

L’éducation qu’elle a donnée à ses fils les destine tout naturellement à prendre une part active à l’élaboration de la croisade et à sa réalisation. Pour les aider elle vend des biens en Angleterre et de grandes propriétés allodiales en Brabant, en Lorraine et en Allemagne.
C’est aussi une femme de tête. Dès août/septembre 1096, au départ de la croisade, jusqu’en 1100, elle gouverne le comté en l’absence d’Eustache III parti avec tous les hommes valides. Il ne restait plus que vieillards, femmes, enfants, malades. Elle a 56 ans. Elle visite les pauvres des campagnes, brode pour les églises.
A la fin de l’an 1100, elle apprend simultanément avec joie le retour d’Eustache, héritier du comté de Boulogne, avec douleur la mort prématurée de Godefroy et avec satisfaction le couronnement de Baudouin en tant que roi de Jérusalem.

Les dix dernières années de sa vie se passent entre Boulogne, le Wast où elle a fait construire église et prieuré et la Capelle en terre de Marck. La dernière partie de sa vie est consacrée à la retraite, la prière et la générosité envers les malheureux, les malades, les religieux, et l’observance de la Règle bénédictine tandis qu’elle continue à soutenir, ses fondations.

De nombreux miracles sont attribués à cette charmante dame au sourire si doux et son peuple la considère déjà comme une sainte.

Début 1113 elle tombe malade, garde le lit, se dépouille de ses biens en faveur des pauvres. Elle meurt en l’abbaye N-D de la Capelle le 13.04.1113 à l ‘âge de 70 ans et sa dépouille est transportée et inhumée selon sa dernière volonté au prieuré du Wast où ses restes seront préservés jusqu’au XVIIè.
Ses ossements enchâssés seront transférés en 1669 en la chapelle du monastère du Saint-Sacrement à Paris, reliques qui prendront en 1808 le chemin du monastère des Bénédictines de Bayeux où elles sont toujours. En 1899 on lui prélèvera un os du bras droit au bénéfice de la basilique N-D de Boulogne.

IV. Ses frères.

1. Eustache III, comte de Boulogne.

Il naît à Boulogne vers 1058. Il est l’aîné et donc héritier de son père Eustache II qui tout jeune, avant 1066, confie sa formation de futur chevalier à Guillaume le Bâtard duc de Normandie dont il est l’otage. A la cour de Normandie il reçoit des leçons de bravoure, de foi, de piété. A son retour dans le giron familial il s’adonne avec son père et son frère Baudouin au jeu des batailles, des tournois et de la chasse.
Il hérite du comté de Boulogne et des domaines anglais de l’Honneur de Boulogne avant 1088.
En 1096, il part en croisade accompagnant une armée formée de Bretons, Normands, Boulonnais (au nombre de 1200), Flamands et Français et empruntant l’itinéraire par la vallée du Rhône et les cols alpins.
Aussitôt la prise de Jérusalem, son vœu accompli, il regagne son fief après l’élection de son frère Godefroy.
De retour à Boulogne, il a la malencontreuse idée d’aider son compagnon de croisade, Robert Courteheuse à s’emparer de la couronne d’Angleterre que porte Henri Beauclerc son frère cadet, tous deux fils du Conquérant (1106) ; mais ils échouent. En représailles Henri Ier Beauclerc confisque les biens de l’Honneur de Boulogne mais les restitue après qu’Eustache ait eu fait amande honorable. Il lui accorde même la main de sa belle-sœur Marie d’Ecosse.
De ce mariage naissent un garçon Raoul qui meurt prématurément et une fille Mathilde.
En 1118, à la mort de son frère Baudouin, il est sollicité par les barons francs qui veulent maintenir un membre de la maison de Boulogne sur le trône de Jérusalem. Il accepte cet honneur et entreprend le voyage vers la Terre Sainte, mais, arrivé en Calabre, il apprend que son cousin Baudouin de Bourcq a été sacré roi de Jérusalem le 14.04.1118. Il renonce donc à cette prétention pour ne pas jeter le trouble dans les esprits et retourne dans son comté.
Veuf, privé d’héritier mâle, il abdique à 60 ans, abandonne ses droits à sa fille Mathilde puis se retire en tant que simple moine - « Moi, Eustache, jadis comte de Boulogne, et maintenant, par la volonté de Dieu, moine de Cluny » - dans le prieuré clunisien de Rumilly qu’il avait fondé en 1105 sur les bords de l’Aa. Il y meurt en 1125.

Sa fille Mathilde épousera Etienne de Blois qui à la mort d’Henri Ier Beauclerc en 1135 fut choisi pour monter sur le trône d’Angleterre et fut couronné à Westminser le 22.12.1135. C’est ainsi qu’un comte de Boulogne devint roi d’Angleterre. L’année suivante Mathilde était couronnée reine d’Angleterre. Le rêve qu’Eustache « as grenons » n’avait pu réaliser, le sera donc à travers sa petite fille et de son époux. Elle décèdera le 03.05.1152. Son royal mari la suivra dans la tombe le 25.10.1154. Entre-temps leur fils Eustache IV de Boulogne destiné à devenir Eustache Ier d’Angleterre décèdera prématurément en 1153, un an avant son père.

2. Baudouin.

Né à Boulogne vers 1062, Baudouin est, comme tout cadet, destiné à entrer en religion. Mais très vite il montre des dispositions à batailler et jouir des plaisirs de la vie plutôt que de passer son temps dans le silence de la prière. A ce titre, il subit plus l’influence de son père que de sa mère.
Voici la description qu’en fait Guillaume de Tyr :
« Sa taille était beaucoup plus élevée encore que celle de Godefroy de Bouillon, son frère. Ses cheveux et sa barbe, d’un brun foncé, contrastaient avec son teint presque neige. Il avait le nez aquilin et la lèvre supérieure un peu proéminente… Grave dans sa démarche, sérieux dans son attitude et sa parole…, on l’eût pris pour un évêque plutôt que pour un prince séculier. Malgré cette austérité apparente, ses moeurs ne furent pas toujours régulières, mais il mettait un soin extrême à dissimuler des faiblesses qui ne furent connues que de quelques-uns de ses familiers… Valeur, expérience militaire, activité infatigable, habileté dans tous les exercices du corps, science du gouvernement des hommes, il eut toutes ces qualités, auxquelles se joignaient la grandeur d’âme, la magnanimité, la générosité, héréditaires dans son illustre famille ».

Il se croise en 1096 en même temps que ses frères après avoir parcouru les terres de Boulogne, de Flandre, d’Ardenne et Lorraine pour rassembler les fonds nécessaires à la formation et l’entretien de l’armée des fidèles. Tandis que Eustache prend la direction des Alpes, Baudouin se joint à son frère Godefroy dont l’itinéraire emprunte la vallée du Danube. A l’instar de son père il est brillant et redoutable. Réputé pour ses qualités guerrières, Godefroy lui confie le gros de la cavalerie pour pénétrer en Pannonie à la suite de l’armée hongroise et, malgré ses protestations, reste auprès du roi Coloman de Hongrie en tant que garant de la probité de son frère et de son ost (armée).
Devant Constantinople il sillonne les campagnes pour chercher nourriture pour les hommes et fourrage pour les bêtes. Il se fait remarquer dans l’attaque d’un groupe de 50 Turcopoles qu’il neutralise avec succès. En assurant la défense du pont qui relie Galata aux remparts de Constantinople il se bat comme un lion. Dans la capitale de Byzance, en l’absence de son frère, c’est lui qui prend le commandement de l’armée.
Il avait les qualités de son frère sauf celle du renoncement de soi. Comme son père il avait, en effet, le sens inné de l’opportunisme politique et rêvait de se tailler un fief immense. Il se dirige alors vers la Cilicie et s’empare de Tarse où il rencontre un autre Boulonnais, Guynemer, le pirate de la Méditerranée qui avait conquis Lattaquié et qui se met à son service. Avec lui il poursuit la conquête des places de Cilicie. En automne 1097, sa femme Godvère de Toeny qui l’accompagnait décède et est enterrée à Marash, ville arménienne.
Abgare, le prince arménien d’Edesse ayant demandé de l’aide, il y va, délivre la ville, mais reste auprès de ce prince âgé et sans enfant qui le désigne comme son héritier.
En quelques mois il impose son autorité sur la grande ville arménienne d’Edesse dont il est élu comte et seigneur le 09.03.1098. Cette principauté est la première fondation d’un état franc en Orient.
Dans l’espoir de créer une dynastie il épouse en seconde noce Arda la fille d’un seigneur arménien du Taurus et mène une vie fastueuse.
Jérusalem ne sera conquise qu’en juillet 1099. Pendant plus d’un an il guerroit pour consolider son comté qu’il dirige souverainement. Mais à l’annonce de la victoire des Chrétiens sur les infidèles, il se dirige vers la Ville Eternelle pour accomplir son vœu. Il y arrive le 21.12.1099.
Le 05.01.1100 il reprend le chemin d’Edesse mais s’arrête, accompagné de Godefroy, sur les bord du Jourdain dans lequel ils se baignent avant de se séparer.
Sept mois après, le 18.07.1100 l’avoué du Saint Sépulcre s’éteint prématurément à l’endroit de la passion du Christ. Les chevaliers et seigneurs du royaume de Jérusalem majoritairement Francs du Nord souhaitant préserver la continuité dynastique de la maison de Boulogne et d’Ardenne, font appel à Baudouin qui s’empresse d’accepter après avoir cédé son comté d’Edesse à son cousin Baudouin de Bourcq. Il prend la route de la ville sainte, passe par Antioche et Lattaquié (02.10.1100) et arrive à destination le 21.12.1100.
Le jour de Noël 1100 il est sacré et couronné roi de Jérusalem par le patriarche Daimbert.
Il trônera dans le faste et la gloire mondaine en burnous tissé d’or, la barbe longue à la mode orientale, et recevra assis sur un tapis, les jambes croisées sous lui, les ambassadeurs qui se prosterneront devant « Sa Hautesse ».
En moins de vingt ans il accomplira une œuvre immense et durable en poursuivant la colonisation, en multipliant les contacts avec les populations syriennes, en renforçant la féodalité. Il résistera brillamment aux visées des Fatimides (Egyptiens) et des Turcs et fera de Césarée, Acre, Beyrouth et Sidon des ports actifs en liens constants avec l’Occident.
Il s’orientalisera progressivement mais restera pour l’histoire le véritable créateur du royaume franc de Jérusalem qui lui survivra 150 ans.
Il mourra le 02.04.1118 à El-Arish et sont corps sera inhumé dans un tombeau jouxtant celui de son monumental frère.


V. Son oncle maternel.

Godefroy le Bossu hérite du duché de Basse-Lorraine à la mort de son père Godefroy le Barbu en 1069, il a 25 ans. Il se marie vers la même époque avec Mathilde de Toscane. Mais celle-ci ne l’aime pas et retourne en Italie à l’automne 1071. Dédaigné par sa femme, en outre sans enfant, il demande à Eustache II et Ide de Boulogne, son beau-frère et sa sœur, de lui envoyer le jeune Godefroy qu’il adoptera et fera son héritier.
Il est réputé pour être un guerrier courageux tandis qu’il voue une fidélité sans faille à son suzerain Henri IV roi de Germanie au point de le soutenir ouvertement contre le pape Grégoire VII en 1073. Il fait partie de l’armée allemande qui écrase les Saxons à Homburg sur les bords de l’Unstrutt le 06.06.1075.
Par traîtrise il est mortellement blessé d’un coup de couteau à Vlaardingen, près de Rotterdam et meurt à Utrecht où on l’a ramené le 26.02.1076 à l’âge de 30 ans après avoir formellement confirmé son neveu Godefroy de Boulogne comme héritier de ses fiefs et alleux.

VI. Son éducation.

Godefroy fils cadet de la famille de Boulogne naît vers 1060 et est baptisé du nom de son grand-père et de son oncle maternels, tous deux duc de Basse-Lorraine, mais aussi de son oncle paternel, évêque de Paris et chancelier du roi Philippe Ier.
Guillaume de Tyr écrira :
« Il fu nez el regne de France, à Boulogne seur la mer, qui fu jadis citez or est chastiaux en l’éveschié de Téroanne ».

Enfant intelligent, il acquiert, au contact de son père, l’esprit chevaleresque et, à celui de sa mère, les qualités morales et le zèle au service de Dieu qui le feront rayonner au temps de la croisade et assiéront son autorité.
Vers 1073, il quitte sa famille et Boulogne pour rejoindre son oncle Godefroy le Bossu, duc de Basse-Lorraine qui complète son éducation chevaleresque à Bouillon dans la forteresse qui domine la rive gauche de la Semois entre Mouzon et Sedan. D’autre part, sous la coupe d’Henri de Liège, prince évêque, il poursuit sa formation religieuse initiée dès son plus jeune âge par sa sainte mère.
Il est intéressant de signaler également que comme son père et ses frères il est parfaitement bilingue thiois/roman car si le peuple boulonnais est de langue flamande à cette époque, on parle aussi le roman dans les hautes sphères de la société à l’imitation des rois et des noblesses de France et d’Angleterre. Ceci est important car ce bilinguisme accentuera son autorité à la tête de son armée constituée de romanophones et de germanophones.
Dans la logique de l’éducation et de la formation d’un futur chevalier à l’époque, on imagine aisément notre jeune écuyer participer à la vie et aux tribulations de son oncle. Il le suit partout, bataillant en Flandre ou assistant en Allemagne aux assemblées de l’empereur.
A l’âge de 16 ans il n’est pas encore chevalier mais il a déjà la silhouette avantageuse de son père et connaît comme lui le métier des armes au plus haut point. Mais en plus il ajoute à sa force physique et à son habileté au maniement de l’arc et de l’épée une droiture morale exemplaire et une piété digne de celle de sa mère.

VII. Son héritage.

A la mort de son oncle, l’empereur ne lui accorde pas de suite l’investiture du duché et s’empare de tous les domaines de Basse-Lorraine sauf du château et des terres de Bouillon. C’est pourquoi il ne lui reste plus que le titre de Bouillon et qu’il sera désormais connu ainsi. Après négociation il lui accorde toutefois le marquisat d’Anvers.
S’il ne peut hériter tout de suite des biens de son oncle, très attaché à la cause germanique, il reste néanmoins fidèle au roi de Germanie, Henri IV. En 1080, à 18 ans à peine, il combat à ses côtés contre les Saxons et se voit confier l’étendard impérial. A la bataille de Wolkheim c’est lui qui blesse mortellement Rodolphe le Souabe. Le 21.03.1084 c’est encore lui qui plantera sur les remparts de Rome la bannière de l’empereur. C’est la gloire, le triomphe. Malheureusement il y attrapera la fièvre des marais. C’est alors que redoutant de mourir il fera le vœu d’aller à Jérusalem en expiation de ses péchés s’il avait la fortune de recouvrer la santé.

A 20 ans il est armé chevalier. Il est déjà physiquement le Godefroy-de-Bouillon qui se fera remarquer et admirer : de noble allure, grand, beau, endurant, fort, adroit, habile, intrépide.
La plus grande partie de l’héritage de son oncle, le duché de Basse-Lorraine, semble vouloir lui échapper au profit de la veuve de ce dernier : Mathilde de Toscane. Pour l’heure, il lui reste le comté de Verdun (1085), le marquisat d’Anvers et la terre de Bouillon qu’il défend d’une détermination totale avec l’aide de ses frères les armes à la main. Nous sommes en 1086, il a 26 ans.
L’année suivante, en récompense de sa fidélité et de sa loyauté, l’empereur Henri IV lui permet enfin de recouvrir l’entièreté de son héritage et l’élève à la dignité de duc. A 27 ans Godefroy devient ainsi suzerain de vastes domaines qui s’étendent entre Rhin, Meuse et Escaut englobant Brabant, Hainaut, Namur, Luxembourg et partie de la Flandre. Sa réputation est faite. Elle fait de lui l’un des plus grands et des plus admirés feudataires de son temps.

VIII. Sa personnalité.

Pour mieux cerner sa personnalité, lisons la description qu’en fait Guillaume de Tyr :
« C’était un homme intègre, généreux, pieux et craignant Dieu, droit, ennemi de tout mal, sévère et résolu dans ses paroles. Il méprisait les gloires de ce monde, ce qui en ces temps et tout particulièrement dans le métier des armes, est rare. Il était assidu à la prière et aux œuvres de piété, d’une générosité notoire, d’une grande affabilité, bienveillant et compatissant, exemplaire en toutes ses actions et agréable à Dieu ».
Quand à son allure physique, elle ne cédait en rien à sa morale. A ce sujet, lisons encore l’archevêque de Tyr :
« Il était de haute taille, mais toutefois sans excès, et d’une force peu commune. Il avait des membres puissants, la poitrine large, les traits d’une grande beauté, les cheveux et la barbe châtain clair. De l’avis général, sa pratique du métier des armes et sa valeur au combat étaient sans équivalent ».

A propos de sa force peu commune, on le verra se battre corps à corps avec un ours et le tuer ou, au cours d’un combat, couper en deux par la taille un cavalier turc, ou encore décapiter d’un seul coup d’épée un chameau. Rompu au métier des armes, il était virtuose au maniement de l’épée mais aussi à celui de l’arc.

De part l’éducation de sa mère il était mu d’une foi profonde et d’une piété remarquée que certains raillaient en le traitant de dévot. On ne lui connaissait aucune femme et menait une vie chaste. C’était un moine-soldat.

Sur son sceau de forme ronde il est représenté monté sur un cheval lancé au galop, coiffé d’un casque fermé, tenant une lance de la main droite et un bouclier au bras gauche. La légende porte : GODEFRIDUS GRATIA DEI DUX ET MARCHIO.

IX. La Croisade et les exploits de Godefroy de Bouillon.

Lors du concile de Clermont en octobre 1095, le pape Urbain II suscite un grand pèlerinage de la Chrétienté pour aller relever les églises dévastées d’Orient, en général, et de Jérusalem en particulier. C’est le déclenchement d’une vaste expédition qu’au XVè siècle on appellera croisade.
A l’annonce de cet appel pathétique, Godefroy et ses frères Eustache et Baudouin prennent la croix (font coudre une croix sur leurs vêtements) comme beaucoup d’autres princes et comme les foules populaires animées par Pierre l’Ermite.
Mais il faut rassembler et financer.
Dans le Nord, en l’absence de l’empereur excommunié, la popularité et le charisme de Godefroy le désignent tout naturellement comme le chef des croisés. Son bilinguisme lui permet de rassembler sous son autorité romanophones et germanophones pour constituer une grande armée de Francs formée de Brabançons, Lorrains, Saxons, Alamans, Bavarois.
Pour financer l’expédition il règle ses affaires, vend son domaine de Bouillon et d’autres biens patrimoniaux avec le consentement de sa mère.
Le rassemblement des croisés commence vers mars 1096 en divers points de ralliement. Les préparatifs vont bon train. Tous s’enthousiasment pour la reconquête des lieux saints.
Quatre armées se forment simultanément. Celle des Normands du sud de l’Italie est commandée par Bohémond de Tarente et Tancrède, son neveu. Celle des Français d’Aquitaine, de Provence et des Italiens du Nord est confiée à l’autorité de Raymond de Saint-Gilles. Celle des Normands, des Boulonnais, des Flamands et des Français du Nord est dirigée par Hugues de Vermandois. Et celle des Francs de Lorraine et d’Allemagne se place sous la bannière de Godefroy de Bouillon accompagné de Baudouin.
C’est ainsi que le 15.08.1096, animé par une foi intense, Godefroy entraîne dans l’aventure une foule considérable de chevaliers et fantassins et de simples gens issus du petit peuple sur le chemin de la Terre Sainte.
Qu’on imagine des colonnes de plusieurs milliers de personnes s’élançant des rives de l’Escaut, de la Meuse et du Rhin vers celles du Danube, puis se déversant sur les vastes plaines hongroises avant d’atteindre l’isthme du Bosphore !!! Le chiffre de 300000 a été avancé mais il est plus raisonnable d’estimer entre 60 et 100000 le nombre total des pèlerins croisés en incluant les femmes, enfants et vieillards, ce qui est tout de même énorme pour l’époque.

Début janvier 1097, à l’approche de Constantinople, l’empereur byzantin envoie ses émissaires pour inviter Godefroy-de-Bouillon à venir lui prêter serment d’allégeance. Mais celui-ci esquive et donne l’ordre d’attaquer la grande ville. Après une longue période d’atermoiement et l’investissement de la capitale byzantine, Godefroy et Alexis Ier Comnène se donnent le baiser de paix et finalement le chef des croisés prête serment de fidélité à l’empereur d’Orient.
Puis l’armée de Godefroy fait le siège de Nicée et s’en empare le 14.05.1097. Le prestige de Godefroy se renforce quand il abat un Turc d’une flèche en plein cœur. Le 26 juin l’armée s’ébranle vers l’Anatolie et arrive le 21 octobre sous les murs d’Antioche.
Auparavant en sortant d’Héraclée, à la traversée d’un bois, Godefroy se porte seul au secours d’un homme poursuivi par un ours qu’il n’hésite pas à combattre au corps à corps. Le duc est désarçonné et l’ours le mort cruellement à la cuisse. Mais lisons une nouvelle fois Guillaume de Tyr qui narre l’exploit : « Le duc, quoique blessé, fut fort courageux et ne tomba pas. Il prit l’ours par la peau du cou, de la main gauche, pour éloigner sa tête de lui. Il appuya son épée au cœur, et l’enfonça entre les côtes jusqu’à la garde et l’abattit mort ». Accourus, ses compagnons le trouvèrent gisant dans son sang, le transportèrent et le soignèrent. Mais il mettra des mois à se rétablir.
Son prestige ne fait que s’accroître, il est vénéré. Son frère Baudouin par l’entremise de la plume d’Albert d’Aix dira de lui : « Mon frère le duc Godefroy est un grand prince, le plus illustre du royaume de l’empereur des Romains, et il tient son pouvoir de ses nobles ancêtres par droit héréditaire. L’armée dans son ensemble le vénère. Les grands et les petits obéissent en tout à sa voix et à son conseil, et tous l’ont choisi et établi leur chef et leur seigneur ».

Tandis que l’armée de Godefroy se positionne au nord d’Antioche, une flotte génoise débarque des chevaliers en renfort le 17.11.1097. Le chef des croisés toujours affaibli par ses graves blessures est sans force et doit rester en retrait. Ce n’est qu’au début de l’année 1098 qu’il se rétablit enfin. « Il était revenu en pleine santé dont tous ceux de l’ost avaient moult grande joie, et ils croyaient fermement que leurs pénitences et leurs oraisons lui avaient rendu la vie » écrira Guillaume de Tyr.
Le 8 février l’armée franque franchit l’Oronte. Le 5 mars Godefroy et ses Francs du Nord résistent aux attaques turques. Pendant le long siège d’Antioche notre héros impressionne les forces en présence lorsqu’un jour il tue un cavalier turc en le coupant en deux par la taille d’un seul coup d’épée.
Antioche est enfin prise le 3 juin mais le lendemain les ex-assiégeants se trouvent à leur tour assiégés par l’émir Kerboga. Le moral en prend un coup mais un miracle se produit : la découverte de la Sainte Lance qui galvanise les troupes. Le 28, l’armée sort de la ville pour en découdre une fois pour toute avec l’ennemi. Godefroy se bat comme un lion. La garnison turque occupant encore la citadelle finit par se rendre. C’est la victoire. Mais elle n’est acquise définitivement qu’en août après d’ultimes combats contre les turques et la pacification de la région.
L’armée passe l’hiver à Antioche et ce n’est que le 2 mars 1099 qu’on la retrouve devant Jabala où Guynemer de Boulogne l’assure du soutien de sa flotte. A l’approche du but la popularité de Godefroy ne cesse de grandir auprès du petit peuple qui le perçoit comme un homme de bien.
Enfin le 7 juin, le siège de Jérusalem peut commencer. Le 13, une première attaque se solde par un échec. Le 17, 6 bateaux génois et 4 bateaux anglais déchargent ravitaillement et matériel à Jaffa.
Le 8 juillet, les milliers de pèlerins parvenus à destination suivent des reliques en procession tout autour de la ville. Le 14, est déclenché l’assaut général. La férocité de la bataille provoque un véritable bain de sang. On voit Godefroy, arc à la main, et son frère Eustache se battre comme des forcenés au milieu de la mêlée. Mais cette fois-ci c’est la victoire et la Ville Sainte est investie et les lieux saints enfin libérés. (Les historiens modernes ont le tort de ne pas se projeter dans la mentalité de l’époque quand ils jugent sévèrement les affres de la bataille avec leur critères d’aujourd’hui).
Le lendemain Godefroy, pieds nus et ne portant qu’une simple tunique de laine, refait le chemin de croix sur les pas de Jésus-Christ. Puis il se rend au Saint Sépulcre afin d’y prier et chanter.

Le pape Urbain II l’instigateur de cette première croisade meurt le 29 du même mois avant que l’heureuse nouvelle ne lui parvienne.


X. Son couronnement.

Aussitôt après la conquête de la Palestine, la logique de l’époque voulait qu’on y créa un nouveau royaume dont il fallait élire le roi. Pour la grande majorité, sinon l’unanimité des croisés, il ne faisait aucun doute que le seul candidat éligible ne pouvait être que Godefroy de Bouillon tant il était admiré, apprécié, méritant, prestigieux, incontesté, populaire, célèbre, puissant, invincible et zélé envers Dieu. A son propos, on peut ajouter au témoignage de Guillaume de Tyr celui de Raoul de Caen : « L’illustration de la noblesse était relevée en lui par l’éclat des plus hautes vertus, tant dans les affaires du monde que dans celle du ciel. Pour celles-ci il se signalait par sa générosité envers les pauvres et par sa miséricorde envers ceux qui avaient commis des fautes. En outre son humilité, son extrême douceur, sa modération, sa justice, sa chasteté étaient grandes… Il était si bien le fils du belliqueux comte Eustache et de sa mère Ide, femme remplie de religion et versées dans les lettres, qu’en le voyant un rival même eût été forcé de dire : ‘Pour l’ardeur à la guerre voilà son père, pour le service de Dieu : voilà sa mère’ ».

Le 22 juillet il fut donc pressenti mais il refusa, se sentant indigne de porter une couronne d’or là où le Christ avait porté une couronne d’épine. Il accepta finalement la charge mais se contenta du titre d’avoué du Saint Sépulcre à la place de celui de roi.
Il enverra à sa mère la couronne d’or (en fait de vermeil, elle figure comme telle dans l’inventaire du trésor de la cathédrale de Boulogne effectué le 14.01.1791), ainsi que les précieuses reliques de la Vraie Croix et du Saint Sang en hommage à Notre-Dame de Boulogne.

Son œuvre immédiate fut de protéger les lieux saints et de pacifier la région. Ce qui ne fut pas sans mal car il dût encore affronter les Fatimides (Egyptiens) au sud. Grâce à des relations de bon voisinage il eut moins de mal à soumettre les émirs d’Ascalon, de Césarée et d’Acre qui, en outre, aimaient sa simplicité car il vivait comme un moine austère. En outre, dans le but d’une saine administration, il fit rédiger un code de lois connu sous le nom d’Assises de Jérusalem.

XI. Sa mort.

Peu de temps avant sa mort Godefroy fut invité à manger par l’émir de Césarée. Mais probablement déjà malade, il refusa de partager le repas se contentant de sucer un cédrat (genre de citron) pour se rafraîchir. A la suite de quoi son état de santé déclina et empira de jour en jour.
En juin 1100, il eut encore la force de ratifier un accord commercial avec les Vénitiens.
Mais le 18 juillet 1100 il rendait son âme au Seigneur, un an presque jour pour jour après avoir accompli sa mission de délivrer les lieux saints. Albert d’Aix raconte : « Il confessa ses péchés en véritable componction de coeur en versant des larmes ; il reçut la communion du Corps et du Sang de Notre-Seigneur, et couvert du bouclier spirituel, il fut enlevé à la lumière de ce monde ».
Il ajoute : « Tous les chrétiens, Français, Italiens, Syriens, Arméniens, Grecs, et même les infidèles, Arabes et Sarrasins, pleurèrent la mort de cet athlète du Christ… ».

Il fut enterré dans l’église du Saint Sépulcre. Plus tard une épitaphe en latin fut gravée sur sa pierre tombale :

HIC IACET INCLITVS GODEFRIDUS
DE BVLLON QV I TOTAM ISTAM
TERRAM ACQVISIVIT CVLTVI
CHRISTIANO CVIVS ANIMA
CVM CRISTO REQVIESCAT . AMEN.

Ici repose l’illustre Godefroy
De Bouillon qui conquit tout ce
pays à la religion chrétienne.
Que son âme repose avec le Christ. Amen.


Il restera l’un des personnages les plus renommés de toute la chrétienté.

XII. Reconnaissance de sa ville natale.

Comme je l’ai déjà écrit par ailleurs, Boulogne mérite bien son titre de Ville d'Art et d'Histoire mais, gâtée par son passé prestigieux, elle se comporte parfois comme une ingrate en occultant peut-être par pudeur, peut-être par ignorance, de multiples facettes de son héritage. Or l’épopée glorieuse de Godefroy-de-Bouillon et de la Maison de Boulogne aux XIè et XIIè siècles mériterait plus de considération de sa part.


- Eustache « as grenons » n’est honoré d’aucune place, d’aucune rue et son effigie n’est reproduite nulle part. Les Anglais ne sont pas aussi ingrats qui le mentionnent toujours dans les documents touristiques de la petite ville d’Ongar dans l’Essex où je suis allé.

- Ide de Lorraine a son église à Ostrohove avec sa statue et ses vitraux, elle avait aussi son école rue Nationale. Sa mémoire est présente en l’église du Wast ainsi qu’à la ferme des Cappes aux Attaques (fouilles archéologiques). Sa statue trône sous la coupole de la basilique, mais dans la ville de Boulogne même aucun monument n’honore sa mémoire.

- Eustache III de Boulogne : son souvenir n’est évoqué nulle part.

- Godefroy de Bouillon a sa place, son école et son effigie reproduite sur un vitrail dans la salle basse du beffroi. Son mannequin pourtant resplendissant a disparu du hall de la mairie.

- Baudouin de Boulogne est complètement occulté.

- Marie d’Ecosse. Idem.

- Etienne de Blois est le seul a avoir sa statue en ville dans une niche au sommet de la façade de la chapelle du Grand Séminaire, Grand’Rue.

- Mathilde, aliàs Mahaut est complètement absente de la statuaire communale.

Il serait donc juste de réparer l’oubli de notre communauté en élevant un monument digne de ce nom pour perpétuer l’Honneur de Boulogne et rendre aux Boulonnais leur fierté légitime.


XIII. Projet.

Les délibérations du conseil municipal des 5 juillet et 10 octobre 1865 confirment bien qu’il y eut un projet d’élever une statue de Godefroy-de-Bouillon à Boulogne. Mais ce projet n’a pas aboutit.

Je souhaite du fond du cœur que pour l’honneur et la fierté de Boulogne ce projet soit repris. Mais pour illustrer le rayonnement de la Maison de Boulogne au XIè siècle plutôt que de commander la statue équestre ou non du seul Godefroy de Bouillon je suggère l’idée comme pour les Bourgeois de Calais de Rodin, d’envisager une œuvre de groupe rassemblant Eustache II as grenons, sa femme Ide de Lorraine et leurs trois fils : Eustache III comte de Boulogne, Godefroy, avoué du Saint Sépulcre et Baudouin Ier roi de Jérusalem, famille éminemment illustre qui a marqué son temps dans l’Occident tout entier et qui a porté très haut l’or aux trois tourteaux de gueule des couleurs du Boulonnais.


Jacques-Emile Mahieu.

Bazinghen, février 2009

Semper fidelis
 


Bibliographie et sources.

- 1066 L’histoire secrète de la tapisserie de Bayeux d’Andrew Bridgeford.
- Anglo-Saxon Chronicle.
- Domesday Book.
- Ide de Lorraine Comtesse de Boulogne des Bénédicines de Bayeux.
- Du lieu de naissance de Godefroy de Bouillon à propos de lui élever un monument dans
la ville de Boulogne-sur-mer par M. l’abbé E. Barbe.
- Godefroy de Bouillon et l’érudition belge par M. l’abbé Haigneré.
- Lieu de naissance de Godefroy de Bouillon par M. l’abbé Haigneré.
- Godefroy de Bouillon de Pierre Aubé.
- Historia rerum in partibus transmarinis gestarum de Guillaume de Tyr (1184).
- Gesta Francorum Iherusalem expugnantium de Foucher de Chartres (avant 1109).
- Liber christianae expeditionis pro ereptione, emundatione, restitutione sancta
Hierosolymitanae ecclesiae d’Albert d’Aix
- Gesta Tancredi de Raoul de Caen.

merci à Jacques